La conversation des cultures

par Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe et dramaturge

Encore un effort

L’Occident a conquis le monde. Il s’est représenté à lui-même et aux autres comme la pointe extrême du progrès humain. Longtemps, ce sentiment de supériorité s’est traduit par une dévalorisation radicale des cultures défaites, réputées sauvages ou saugrenues, vouées aux cabinets de curiosité. On n’en est plus là. La statuaire africaine, le nô japonais ou les cités incas sont presque partout reconnus comme des créations majeures de l’esprit humain. Cependant, seule une partie du chemin a été parcourue. Les grandes figures occidentales de la production du symbolique – l’art, l’artiste, l’œuvre, la conservation dans les musées, la représentation théâtrale, le marché de l’art… – restent considérées comme les formes universelles d’une vie culturelle aboutie. La coopération culturelle avec les autres civilisations s’articule autour d’événements (festivals, biennales, expositions) ou de processus (formations, bourses, professionnalisation) qui ont comme soubassement l’idée d’une supériorité des formes prises par la vie culturelle en Occident. La diversité des contenus est grosso modo acceptée. C’est un progrès. Reste à reconnaître et à faire vivre la diversité des règles du jeu. Le discours culturel a élargi son champ de vision, mais il continue à se dire dans une seule langue. Nous savons pourtant qu’aucune langue n’est le décalque d’une autre, qu’aucune n’est en mesure de dire seule la richesse humaine.

L’universalité est dans la conversation

Souvent, quand ils sont appliqués à des productions de l’esprit nées d’autres civilisations, le mot « universel », le mot « contemporain » expriment leur adéquation aux formes occidentales de la vie culturelle, leur capacité à s’y refléter. C’est en suivant les rites inventés en Occident que les danseurs africains « élèvent » leur pratique au rang de danse « contemporaine ». Pour qu’un texte soit réputé universel, mieux vaut qu’il se moule dans les genres reconnus du roman, du théâtre ou du traité philosophique. A cet universalisme par alignement, il est temps de substituer une universalité de la conversation.

Une clef pour dépasser l’épuisement de la modernité

De l’intérieur même de la vie culturelle et artistique de l’Occident, on voit naître des mises en cause qui signalent l’épuisement des anciennes catégories, le besoin de passer à autre chose. Il y a presquéun siècle, Duchamp profane l’idéologie de l’œuvre d’art en inventant le ready made. Des pratiques nouvelles comme le hip hop montrent la caducité de la frontière entre « amateurs » et « professionnels ». Internet ouvre sur la construction collective, en réseau, d’objets culturels proliférants rétifs à l’appropriation privée. En amenant à élargir le champ de vision, la conversation des cultures ouvre des chantiers pleins  de promesses pour l’émancipation, l’ouverture, la démocratisation de la production de nos univers symboliques. Certes, cette mise en conversation relativise le rôle des cultures d’Occident et s’interdit d’en faire l’horizon de tous, mais ce faisant, elle leur donne une seconde vie amicale et pacifique. Le rayonnement de la culture et de la langue françaises est aujourd’hui gravement affaibli d’un côté par la soumission à une mondialisation marchande qui parle anglais, de l’autre par le ressentiment que provoquent les remugles  de l’arrogance impériale. En prenant sa juste place dans la conversation, notre civilisation exprimera mieux la puissance de sa singularité. Le Louvre n’est pas tout. Il n’est pas rien.

Et aussi un enjeu interne à la société française

La conversation ne concerne pas seulement les rapports internationaux entre la source occidentale de la culture et les autres. Elle traverse une société française qui mêle désormais, surtout dans la jeunesse urbaine, le centre et les périphéries de l’ancien empire. Les racines de la nation telle qu’elle est ne sont plus seulement la Gaule, Rome, la crèche de Bethléem, la monarchie franque ou les Lumières. Elles plongent désormais dans les cultures naguère assujetties, qui ont une égale vocation à composer, en s’accordant aux autres, la singularité française. Tant que ce travail n’est pas fait, une partie du peuple sera inévitablement distinguée, délégitimée, sommée de se conformer à un univers symbolique tronqué qui ne lui concède qu’une position subalterne. Il est vital d’ouvrir les fenêtres.

Concrètement, trois chantiers

L’objectif de conversation des cultures induit trois chantiers de politique culturelle :

- Favoriser l’émergence d’une culture française à laquelle toutes les sources de la nation telle qu’elle est participent à égale légitimité.

- Définir une nouvelle politique des échanges culturels internationaux, de la francophonie, du rayonnement de la France et conduire la refonte des dispositifs de coopération concernés.

- Tirer profit l’ouverture au monde pour faire respirer l’institution culturelle en l’ouvrant à de nouveaux paradigmes, à de nouvelles pratiques.

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